Jean-Maurice était à l'époque responsable d'une petite compagnie VIP de
Toulouse. Il est aujourd'hui sur Corvette à l'aérospatiale. Joël et
Christian exercent toujours, je suppose, leur talent d'instructeur sur
Lasbordes et Montaudran.
Et le M. Pineau dont il est question est le Monsieur qui m'a appris à
voler.

"On se retrouve le vendredi soir, après le boulot.
Toute la journée on a discrètement scruté le ciel entre deux dossiers,
guettant anxieusement l'ondée assassine ou l'autan félon.
Mais ce soir c'est bon. Un coup de fil à Jean-Maurice qui confirme que
Victor Alpha a bien rejoint le terrain de Blagnac et nous voila tous devant
les bâtiments d'Air Gama.

Air Gama, c'est le hangar d'aviation quatres étoiles à l'usage de la
clientèle VIP de Jean Maurice. Les bureaux sont cossus, salle d'attente
meublé de cuir, ambiance feutrée.
C'est dans ce luxe que nous écoutons religieusement le breefing de notre
instructeur.
Il faut dire que ce dont il nous parle est bien loin de l'aviation que nous
pratiquons d'habitude. Avec lui, on parle de chronomètre, de taux standard,
d'horizon artificiel etcŠCette fois-ci on ne joue plus. On va se frotter
aux "pro" et il faut le mériter.

Puis on passe coté avion et là on retrouve le même luxe que dans les salons
mais façon aéronautique.
Le sol est un miroir. Pas une tache, pas un grain de poussière.
Au milieu trône la bête de Jean-Maurice : un Citation II immaculé aux
chromes polis à souhait. On n'ose pas toucher de peur de salir.
Dedans c'est la reproduction du salon mais volant, de la loupe d'orme, du
cuir voluptueux... Mais on n'est pas là pour rêver.

Il faut sortir Victor Alpha. La nuit est tombée et tout à fait noire
maintenant. On sort les lampes électriques pour la prévol.
Christian (ancien pilote hélico militaire), en professionnel du vol de nuit,
en a toute une collection. Il en porte même une minuscule au bout de son
index pour lire cadrans et instruments en vol.

Puis on embarque. Jean-Maurice se met à la radio. Avec lui tout est plus
simple. Les contrôleurs de Blagnac deviennent charmants et réellement prêts
à se plier en quatre pour nous satisfaire.
Mise en route et roulage précautionneux à travers le dédale des taxiways de
Blagnac. Rendez-vous point d'arrêt 33 Droite. Ça tombe bien, ce n'est pas
loin.
On suit la ligne lumineuse. Les phares de l'avion n'éclairent pas terrible.
Au point d'arrêt, les actions vitales. On n'est pas pressé : un gros A 300
se présente à l'atterrissage sur la 33 R. Il va falloir attendre deux
minutes pour décoller because les turbulences de sillage.
A l'arrière ça se presse. Un Boeing 737 se place derrière nous à tel point
que l'on n'entend presque plus le ronron du Lycoming, couvert par ses
turbines. Il nous gratifie de vigoureux appels de phares et j'entend à la
radio quelques commentaires plus ou moins désobligeants où il est question
d'avion légersŠ

Alignement et mise progressive des gaz. Pas de panique. Il y a 3 600 mètres
de Macadam devant nous. La piste est suffisamment large pour permettre à un
ULM de décoller dans son travers
A la vitesse de rotation on tire et c'est le noir. Jean-Maurice nous a mis
en garde : "Il ne faut pas rendre la main : l'oeil sur la maquette et on
surveille sa vitesse" Tout de suite virage en montée à droite pour venir se
placer vent arrière. Le taux standard s'obtient grâce à l'indicateur de
virage, instrument que je n'avais jusque ici même pas soupçonné l'existence


Vent arrière et là surprise : la piste si brillamment éclairée de Blagnac
est totalement invisible et si ce n'était le compas, on penserait être
perdu. A la place un grand trou noir, piqueté de quelques balises bleues de
taxiways. 
En bas c'est féerique. Comme le fait remarquer Joël, Toulouse est éclairée
comme un gâteau d'anniversaire et on mesure l'étendue de la ville et de sa
banlieue. Les Toulousains sortent ce soir. Les rocades sont chargées et plus
encore que de jour on se sent libéré des tracas de la cité.

Mais Victor Alpha galope et il faut déjà songer à l'atterrissage. La
réchauffe, la pompe, le phare, réduction jusqu'à 150, un cran de volet. Il
faut rester en palier, passer le seuil de 45 secondes puis entamer le virage
de 180 ° en descente à 500 ft/mn qui nous amènera en finale sur le plan. Ça
y est je vois la piste ! Bon sang ce qu'elle est courte ! Mais non ! Ce
n'est pas Blagnac : je devrais pourtant le savoir; c'est l'allée principale
de l'Ecole vétérinaire et ses lampadaires.
La piste, la vrai cette fois apparaît enfin. Le contrôleur nous a allumé le
Papi et on est pile sur le plan. Il faut rester dessus en appliquant à bon
escient les petits filets de gaz chers à Monsieur Pinaud. La piste se
rapproche. On commence à apercevoir la tache du phare sur le goudron. Ne pas
arrondir trop tôt : ce n'est pas Lasbordes ici. Puis le contact. Ce n'est
pas un kiss mais ce n'était pas le but de la man¦uvre. On redécolle et
Jean-Maurice nous obtient un circuit touristique autour de la ville. Le
trafic s'est calmé et nous sommes seuls en l'air.
La nav est facile : il suffit de suivre la rocade. A l'est de Toulouse une
zone d'ombre : c'est la piste de Lasbordes. Les seules lueurs que l'on
aperçoit proviennent du toit du hangar des Ailes Toulousaines. Nous savons
qu'en bas les copains sont le nez en l'air. Tiens, à droite un feu
d'artifice : sans doute un Toulousain qui fête royalement son anniversaire.
On goûte le spectacle. Notre "Toulouse By Night" s'achève et au loin se
présente la piste. Nous sommes en longue finale. On se paye une arrivée
d'Airbus qui se termine par un complet.
Il faut déjà changer d'équipage pour que tout le monde ait une chance de
voler. L'avion au parking, c'est dur d'abandonner le siège chaud contre
l'air glacé qui souffle sur le tarmac Toulousain.
Pendant que les copains volent, on en profite pour visiter un peu la caverne
d'Ali Baba de Jean-Maurice. Il est en effet dépositaire d'une collection
d'écorchés de moteurs d'aviation. Il y en a pour tous les goûts : des à
pistons, des "en étoiles" des "en ligne", des lampes à souder. Cette
inestimable collection, propriété des Ailes Ancienne, allait finir à la
ferraille. Vivement un musée pour que tout le monde puisse en profiter.
Mais allons voir ce que font les collègues. Les pros de la nuit, comme
Christian ou Laurent s'entraînent déjà à des man¦uvres audacieuses.
Christian s'essaie à l'atterrissage sans phare. Pas évident et nous le
voyons effacer près de 2000 m de piste avant le poser les roues que nous
entendons plus que nous voyons tant l'aéroport est silencieux.

Et puis même pour eux il est temps de rentrer. Les réservoir de Victor Alpha
sont bien entamés et il faut garder un peu de pétrole pour rentrer demain.
D'ailleurs un léger brouillard est en train de se lever. On rentre la bête
dans le hangar. Un petit coup de chamois pour qu'elle n'ai pas trop honte à
coté du Citation et du Sirocco (l'avion perso de Jean-Maurice) et puis
voilà.

Il est déjà tard. Nous rentrons. Comme à la maison on ne nous attend plus et
qu'on a du mal à se quitter, la soirée se termine, comme souvent, à la table
d'un petit resto où nous refaisons un monde d'un noir d'encre parsemmé
d'étoiles."

Jp-le-veto
Lasbordes, Mars 1995

mise a jour JPP le  01/02/2002          pour tout commentaires  e-mail: le grand DUC