Objet: Vol de nuit en poste (long)
Date: Mon, 29 May 2000 06:24:46 +0200
De: "Y@nn" <cdgwebmaster@ifrance.com>
Répondre-A: "Y@nn" <yann@francegate.com>
A: <pilot@listes.univ-lyon1.fr>
Newark (un des 3 aéroports de New-York), vendredi 26 à 21h12. J'embarque à
bord du vol  Swissair 113 à destination de Zurich avec le secret espoir de
me voir confier un siège dont le numéro n'est pas trop élevé (si vous voyez
ce que je veux dire...). J'ai attendu que l'A330 soit rempli pour présenter
mon boarding pass : il est en effet plus facile de négocier le jumpseat à ce
moment là que lorsque 280 personnes vont poussent dans le dos et accaparent
le personnel de bord...
Cela s'annonce serré car j'ai déjà volé avec Swissair et la compagnie a des
consignes strictes de ne pas accepter de PAX dans le poste pendant les
phases de décollage et d'atterissage. Or justement c'est bien ce qui
m'intéresse ! Le survol de l'atlantique de nuit est certes sympa mais bon,
c'est quand même moins exitant.
Allez bon, j'ai rien à perdre je vais tenter le coup avec mon plus beau
sourire (c'est pas gagné donc ;-). La "maître de cabine" (c'est comme ça
qu'elle s'appelle sur Swissair) m'a l'air charmante et je commence par un
"Guten Abend" afin de la sensibiliser à mon discours. Je poursuis en anglais
car mon niveau d'allemand m'aurait définitivement renvoyé au siège 23D
indiqué sur ma carte d'embarquement :-) Elle a l'air genée mais j'aperçois
que la porte du cockpit est ouverte et devant mon regard de chien battu,
elle se résoud à aller voir le captain. Quelques instants plus tard elle
revient avec une très bonne nouvelle. Juste le temps d'aller poser mon sac
à l'arrière et je me rue vers le poste de pilotage. Le commandant
m'accueille avec un
large sourire et m'indique où m'assoir. Le décollage se fera en 04L, la MTO
est splendide avec une visi merveilleuse (j'ai pu le constater dans la
journée au sommet des twins où on pouvait voir à plus de 80 km à la ronde)
et notre départ prévoit un virage aussitôt après décollage vers le cap 010
avec un survol de L'Hudson River et Manhattan par l'ouest.
Nous repoussons au large du terminal B quasiment en même temps qu'un 747-400
de Virgin Atlantic au départ pour Heathrow. La livrée Virgin est
réellement magnifique avec un fuselage couleur argent et les nacelles
ainsi que l'empennage peints en rouge (le rouge virgin !). J'imagine
que le Cola du vénéré Charles doit couler à flot à bord... Nous roulons
jusqu'au point d'arrêt derrière 5 appareils. Ca cligote dans tous les
azimuts (au sol comme en l'air) et avec les lumières des bleues et vertes
des taxiways et les instruments cathodiques de l'A330 on se croirait
vraiment dans Star Wars !! La planche de bord ressemble à celle du 320 avec
écrans CRT et minimanche latéral. Cela laisse donc la place pour une
tablette à carte aux pilotes qui disposent ainsi d'un espace très
appréciable. L'ergonomie y gagne sans aucun doute. De plus, j'ai trouvé que
la taille du cockpit était relativement vaste par rapport aux autres avions
que j'ai visité. Il y a de la place derrière les sièges des pilotes qui ne
sont pas "collés" au panneau arrière comme dans la plupart des appareils
commerciaux où l'espace est millimétré.
La route à suivre est affichée sur le PFD avec les points de reports
programmés
dans le CDU (l'ordinateur de bord qui possède la base de donnée Swissair
avec toutes les routes pré-programmées). C'est réellement impressionnant de
voir la précision de l'affichage (c'est net, fluide et pas fatiguant pour
les yeux).
"Swissair One One Three, cleared to line up and wait runway ziroh Fwor
Left". Le copilote - qui est le pilote en fonction pour le vol - manipule un
levier à sa droite pour aligner la roulette de nez sur les balises du centre
de la piste. "One One Three, cleared for take-off wind calm". Le CdB pousse
les deux manettes des gaz vers l'avant et avec quelques secondes de
décalage je suis plaqué dans mon siège, impressionné par le relatif silence
des
réacteurs. Moins de 30 secondes plus tard, nous sommes "airborne" à plus de
350 km/h et à peine les trains rentrés nous virons à droite vers l'Hudson.
Le spectacle est proprement féérique avec une vue magique sur la péninsule
de Manhattan, Downtown illuminé, l'Empire State Building que l'on distingue
très nettement par son éclairage bleu, blanc et rouge (et oui ce sont aussi
les couleurs du drapeau US !), la masse sombre de Central Park et l'aéroport
de La Guardia au nord est avec ses deux pistes sécantes. Le taux de montée
est très élevé (de l'ordre de 3000 ft/mn) et je suis bluffé par la puissance
des réacteurs au regard de la masse de l'avion (qui était plein lors de ce
vol). Ca pousse vraiment fort et je comprend que l'appareil soit certifié
ETOPS pour traverser l'atlantique en biréacteur : même sur un moteur il
continuerait d'avancer !!
Nous passons Long Island par le nord au sud de Boston. J'ai un petit
pincement au coeur lors du passage travers de la tristement célèbre île de
Nantucket, où certains passagers y ont vécu leurs derniers instants (et
notemment à bord d'un vol Swissair JFK-Genève il y deux ou trois ans...).
Là, tout va bien, pas de court circuit, de vapeur de kérozène qui s'enflamme
ou encore de pseudo missile tiré par US Navy... Notre Airbus trace sa route
en silence au niveau 370 à 43° de latitude nord et à 1083 km/h de vitesse
sol. Je regagne mon siège pour le dîner (et oui, c'est pas tout ça mais ca
creuse un décollage :-).
A peine 3h30 heures après le décollage, l'aube point à l'horizon... Nous
allons à l'encontre du soleil et il fera jour dans moins d'une heure. A ma
montre, il est 1 heure du matin !
A peine le temps de voir les dernières nouvelles sur CNN diffusées sur le
circuit vidéo du bord que nous approchons des côtes françaises via les îles
Anglo-normandes de Jersey. Nous traversons le Cotentin par le sud et filons
vers Chartres puis Vaux-le-Vicomte. Nous passons travers Paris à 25 km au
sud au FL 390, puis passé Auxerre, il est temps d'entamer notre descente
vers
Zurich. Je repasse à l'avant pour assister à l'atterissage. l'ATIS de Kloten
(l'aéroport de Zurich) annonce un 7 octas à 3000 ft avec de la pluie sur le
terrain et une température de 10°C. Il faisait 28°C au départ de New York,
autant dire que le changement va être radical !
Les gaz sont réduits "iddle trust" et nous glissons dans un silence quasi
complet vers Bâle. Arrivé vers 10.000 pieds nous traversons des turbulences
importantes qui secouent l'avion.  C'est là qu'on se rend compte que malgré
la masse de l'appareil et sa taille, les éléments
sont toujours plus forts. Et hop, un trou d'air qui soulève le coeur comme
dans la grande boucle de Space Mountain (pour ceux qui connaissent la
chose), et voilà 200 ft de perdu en quelques secondes. Le Copilote remet un
peu de gaz en sortant un premier cran de volets. Nous sommes toujours dans
la mélasse à 4000 pieds alors que nous passons avec la tour de Zurich à 15
miles de la piste. Je sais lors du voyage aller CDG-Zurich en A321 que la
l'aéroport est entouré d'un relief assez élevé (les contreforts du jura
certainement) et cela ne me rassure pas de ne pas encore voir le sol...
L'équipage n'a lui pas l'air inquiet et se fie entièrement aux instruments
qui indiquent que nous sommes maintenant calés sur le glide et en train
d'intercepter le localizer pour l'approche finale à 3000 pieds. Le train
est sorti et un claquement sourd est perceptible lorsque les deux énormes
jambes arrivent en butée. Quelques instants plus tard, des trous dans la
couche nous permettent enfin d'apercevoir la terre. Nous ne sommes plus très
haut car je distinque très nettement les voitures sur la route. D'un coup
nous passons en
dessous du plafond et pile devant nous le rubant de bitume illuminé tant
attendu
après plus de 6000 km.
100 pieds, 50 pieds, 25... la voix synthétique égrenne en anglais les
derniers pieds qui nous séparent du sol et nous touchons délicatement la
piste après une approche millimétrée. Les gaz sont
coupés mais nous n'utilisons pas les reverses pour ralentir car nous allons
dégager en bout de piste et seuls les freins suffiront. C'est étrange de ne
pas entendre le grondement des inverseurs de poussée et cela rajoute au
sentiment d'un atterrissage parfait, sans brutalité. Les essuie-glace sont
en route car il pleut en ce samedi matin. Il est 10h25 locales quand je
prend congé de mon équipage suisse.
Encore une fois, si vous ne pouvez pas être pistonné par JD, JCL ou autres
PL de la liste car vous volez sur une compagnie étrangère, n'hésitez jamais
à demander poliment car ça marche souvent même sur des compagnies qui, comme
Swissair, donnent des consignes à priori strictes aux équipages pour les
visites de poste.
Y@nn

mise a jour JPP le  01/02/2002          pour tout commentaires  e-mail: le grand DUC